Prêts en francs suisses : où en est la jurisprudence sur la nullité des clauses abusives ?
Droit bancaire · Protection du consommateur
Prêts en francs suisses : où en est la jurisprudence sur la nullité des clauses abusives ?
De nombreux emprunteurs ayant souscrit, dans les années 1999 à 2010, un prêt immobilier libellé en francs suisses se sont retrouvés exposés à un risque de change qu'ils n'avaient pas mesuré. La Cour de cassation a progressivement fixé les conditions dans lesquelles ces contrats peuvent être remis en cause. Point d'étape.
Cabinet de Maître Nicolas Jander, avocat au barreau de Mulhouse — mis à jour en août 2026
Le mécanisme en cause
Dans ces prêts, le capital est exprimé en francs suisses tandis que l'emprunteur perçoit ses revenus en euros. Une clause fait supporter à l'emprunteur les conséquences des variations de parité entre les deux monnaies. Tant que l'euro reste stable, l'opération paraît neutre ; mais lorsque le franc suisse s'apprécie fortement — ce qui s'est produit à partir de 2010 — la dette exprimée en euros augmente, parfois au point de dépasser le capital initialement emprunté.
La question juridique est de savoir si les clauses de remboursement et de change constituent des clauses abusives. Si tel est le cas, elles sont réputées non écrites : elles sont traitées comme n'ayant jamais existé, ce qui ouvre la voie à des restitutions réciproques entre la banque et l'emprunteur.
Le principe posé par la Cour de cassation
L'arrêt de référence est celui de la première chambre civile du 12 juillet 2023. La Cour y juge que les clauses relatives au remboursement en devise et au risque de change, bien qu'elles définissent l'objet même du contrat, peuvent être contrôlées lorsqu'elles ne sont pas rédigées de façon claire et compréhensible. Concrètement, la banque doit avoir fourni à l'emprunteur des informations suffisantes et exactes lui permettant de comprendre le fonctionnement concret du mécanisme financier et d'en évaluer les conséquences économiques. À défaut, la clause crée un déséquilibre significatif et doit être réputée non écrite.
Cass. 1re civ., 12 juillet 2023, n° 22-17.030
Exigence de transparence ; effet restitutoire de la clause réputée non écrite. Lire la décision sur Légifrance
Cette solution française prolonge la jurisprudence de la Cour de justice de l'Union européenne rendue sur le fondement de la directive 93/13/CEE du 5 avril 1993, notamment ses arrêts du 10 juin 2021 (aff. C-776/19 à C-782/19) et du 9 juillet 2020 (aff. C-698/18 et C-699/18).
L'appréciation concrète du caractère abusif
Les juges du fond doivent examiner chaque contrat pour vérifier la clarté réelle des clauses et la qualité de l'information délivrée. La Cour de cassation veille à la cohérence de cette analyse : elle a ainsi censuré une cour d'appel qui avait jugé « parfaitement claires » des clauses qu'elle décrivait par ailleurs comme complexes et difficilement compréhensibles.
Cass. 1re civ., 14 février 2024, n° 22-21.135
Contradiction de motifs sur le caractère clair et compréhensible de la clause. Lire la décision sur Légifrance
Cass. 1re civ., 20 décembre 2023, n° 22-17.934
Nécessité d'une information suffisante et exacte sur le mécanisme financier. Lire la décision sur Légifrance
La question du délai pour agir
L'un des enjeux décisifs est celui de la prescription. La Cour de cassation retient un point de départ favorable à l'emprunteur : le délai de cinq ans court, pour l'action en restitution, à compter de la décision de justice constatant le caractère abusif des clauses — sous réserve, pour la banque, de démontrer que l'emprunteur en avait connaissance auparavant.
Cass. 1re civ., 17 septembre 2025, n° 23-23.629
Point de départ de la prescription de l'action en restitution. Lire la décision sur Légifrance
Les effets de l'annulation : les restitutions
Lorsque les clauses sont réputées non écrites et que le contrat ne peut subsister sans elles, chacune des parties restitue ce qu'elle a reçu. Par deux arrêts publiés du 5 novembre 2025, la Cour de cassation a précisé l'articulation entre ces restitutions et une éventuelle indemnisation déjà obtenue devant le juge pénal : le juge doit déduire de la dette de restitution de la banque l'indemnité pénale ayant le même effet, pour éviter une double réparation.
Cass. 1re civ., 5 novembre 2025, n° 24-20.513
Déduction de l'indemnisation pénale à effet restitutoire. Lire la décision sur Légifrance
Cass. 1re civ., 5 novembre 2025, n° 24-22.303
Cassation de la solution contraire, au visa des articles 1234 et 1304 anciens du code civil. Lire la décision sur Légifrance
La Cour a par ailleurs jugé que l'action fondée sur le caractère abusif des clauses conserve son intérêt même lorsque les dettes de l'emprunteur ont été effacées dans le cadre d'une procédure de rétablissement personnel.
Cass. 1re civ., 9 juillet 2025, n° 24-14.352
Maintien de l'objet de l'action malgré l'effacement des dettes. Lire la décision sur Légifrance
Une problématique très présente en Alsace et dans les régions frontalières
L'Alsace, frontalière de la Suisse, compte de nombreux travailleurs percevant tout ou partie de leurs revenus en francs suisses. Dans ce contexte, comme dans l'ensemble des régions frontalières, plusieurs établissements — locaux comme nationaux — ont commercialisé des prêts immobiliers libellés en devises. Beaucoup de ces contrats comportent des clauses de remboursement et de change comparables à celles que la Cour de cassation a jugées susceptibles d'être qualifiées d'abusives. Les emprunteurs alsaciens sont donc particulièrement concernés, et les juridictions du ressort — tribunaux judiciaires de Mulhouse et de Strasbourg, cour d'appel de Colmar — sont régulièrement amenées à statuer sur ces litiges.
Cette dynamique se vérifie devant les juridictions alsaciennes elles-mêmes. Ainsi, le Tribunal judiciaire de Mulhouse, par jugement du 27 juin 2025 (1re chambre civile, RG n° 23/00607), a fait application de ces principes à un prêt immobilier libellé en francs suisses de 276 000 CHF. Le tribunal a déclaré abusives les clauses de remboursement et de change du contrat (articles 5.3, 11 et 12), les a réputées non écrites et a prononcé l'anéantissement rétroactif du prêt, ordonnant les restitutions réciproques entre les emprunteurs et l'établissement bancaire. Pour statuer, il s'est expressément fondé sur la jurisprudence de la Cour de cassation (1re civ., 12 juillet 2023, n° 22-17.030). Consulter la décision (PDF)
Rendue en première instance et anonymisée, cette décision illustre l'accueil favorable réservé par la juridiction locale à ce type de demande. Elle demeure toutefois susceptible des voies de recours, et chaque contrat doit être apprécié pour lui-même.
Ce qu'il faut retenir. La jurisprudence est aujourd'hui favorable aux emprunteurs, mais elle repose sur une appréciation au cas par cas : tout dépend de la rédaction précise des clauses de votre contrat et des informations que la banque vous a effectivement communiquées. Aucune issue ne peut être garantie sans examen du dossier.
Votre prêt en francs suisses peut-il être remis en cause ?
Le cabinet analyse votre contrat, évalue vos chances et vérifie que votre action n'est pas prescrite. Pour un premier examen de votre situation, contactez Maître Nicolas Jander, avocat au barreau de Mulhouse.
Cet article présente une information juridique générale à jour d'août 2026. Il ne constitue pas une consultation et ne saurait se substituer à l'analyse individuelle de votre dossier. La jurisprudence étant susceptible d'évoluer, les solutions décrites doivent être vérifiées à la date de votre lecture.
Historique
-
Violences conjugales : les aides de l’État pour sortir d’une situation d’emprise
Publié le : 14/08/2026 14 août août 08 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Violences familialesQuitter une relation sous emprise peut sembler impossible, notamment lorsque...Source : www.info.gouv.fr
-
Pacte tontinier, requalification en libéralité et révocation : la signature contestée doit être vérifiée
Publié le : 13/08/2026 13 août août 08 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoineUn homme est décédé en 2016, laissant pour lui succéder son épouse, avec laqu...Source : www.lemag-juridique.com
-
Divorce introduit avant 2016 : la liquidation ne peut être subordonnée à une tentative amiable
Publié le : 11/08/2026 11 août août 08 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Divorce et séparationÀ la suite du divorce prononcé en 2010 entre deux époux, un différend est sur...Source : www.lemag-juridique.com
-
Loi intégrale contre les violences sexistes et sexuelles : le CESE pose les conditions de réussite de la future loi
Publié le : 07/08/2026 07 août août 08 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Violences familialesSaisi par la Présidente de l'Assemblée nationale, le Conseil économique, soci...Source : www.lecese.fr
-
Succession : une révocation de donation frauduleuse peut constituer un recel successoral
Publié le : 06/08/2026 06 août août 08 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Patrimoine et successionLa révocation d'une donation peut être annulée lorsqu'elle poursuit un but il...Source : www.lemag-juridique.com
-
GPA à l'étranger : l'exequatur reconnaît la filiation, pas une adoption plénière
Publié le : 03/08/2026 03 août août 08 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / FiliationEn principe, une décision étrangère établissant un lien de filiation produit...Source : www.lemag-juridique.com
-
Prêts en francs suisses : où en est la jurisprudence sur la nullité des clauses abusives ?
Publié le : 02/08/2026 02 août août 08 2026Catégories personnalisées / DROIT DE LA CONSOMMATION ET DROIT BANCAIREDroit bancaire · Protection du consommateurPrêts en francs suisses : où en es...
-
Loi du 13 juillet 2026 : une assistance obligatoire par avocat pour les mineurs en assistance éducative
Publié le : 27/07/2026 27 juillet juil. 07 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoineLa loi n° 2026-630 du 13 juillet 2026 renforce les garanties accordées aux mi...Source : www.lemag-juridique.com
-
Rapport d’une somme d’argent investie dans la création d’une société : le rapport est dû en valeur
Publié le : 16/07/2026 16 juillet juil. 07 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Patrimoine et successionUne femme est décédée le 5 avril 2015, laissant pour lui succéder ses deux fi...Source : www.lemag-juridique.com
-
Le Conseil et le Parlement trouvent un accord pour améliorer la lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants
Publié le : 10/07/2026 10 juillet juil. 07 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Violences familialesLes représentants des 27 et le Parlement européen se sont entendus pour renfo...Source : www.touteleurope.eu
-
Frais bancaires lors d’une succession : suppression des cas de gratuité
Publié le : 03/07/2026 03 juillet juil. 07 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Patrimoine et successionDes règles avaient été mises en place en novembre 2025 concernant les frais q...Source : www.service-public.gouv.fr
-
Le collatéral engagé dans un PACS ne peut pas bénéficier de l’exonération prévue par l’art. 796-0-ter du CGI : fondement et portée de la jurisprudence
Publié le : 29/06/2026 29 juin juin 06 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Couples et régime matrimoniauxQuelques mois après avoir rendu une décision relative à ce même régime d’exon...Source : www.aurep.com
-
Inceste et violences sexuelles faites aux enfants propositions Ciivise
Publié le : 26/06/2026 26 juin juin 06 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Violences familialesEn novembre 2023, la Commission indépendante sur l'inceste et les violences s...Source : www.vie-publique.fr
-
Exonération totale de droits de succession entre frères et sœurs (CGI, art. 796-0 ter) : attention de ne pas confondre « domicile commun » et « résidence commune »
Publié le : 25/06/2026 25 juin juin 06 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoine / Patrimoine et successionL’exonération totale de droits de succession dont peuvent bénéficier certains...Source : www.aurep.com
-
Instruction en famille sans autorisation : condamnation des parents
Publié le : 22/06/2026 22 juin juin 06 2026Droit de la famille, des personnes et de leur patrimoineDeux parents pratiquent l’instruction en famille pour leurs enfants. Le 10 ma...Source : www.lemag-juridique.com